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Kenshin le commencement critique: un épilogue en forme d’introduction

Un final réussi 

En quatre films, Keishi Ōtomo est parvenu à retranscrire sur écran l’univers baroque et dépressif du manga d’origine. Alors que l’on aurait pu craindre la lassitude du réalisateur et des acteurs, chaque film a affiché une ambition artistique renouvelée. Et chose rare les adaptations ont ravi autant les fans exigeants de l’œuvre originale que les néophytes. Pour ce dernier volet de cette pentalogie, le réalisateur s’attelle à une tâche compliquée. Livrer un préquel dont le contenu a déjà été largement évoqué dans les films précédents et offrir à la saga un final en forme d’ouverture. Pari difficile et réussi à nouveau grâce à la flamboyante réalisation et à l’intelligence de l’histoire.

Battosaï avant Kenshin

Avant d’être un vagabond, Kenshin exerçait le métier d’assassin. Connu sous le nom de Battosaï, il avait la réputation d’être invisible. Et dans un Japon en pleine tourment politique, sa lame a fort à faire. En effet le clan du shogun et celui de l’empereur s’affrontent dans ce qui provoquera l’avènement de l’ère Meiji et le rétablissement de l’autorité impériale. Battosaï traque dès lors sans relâche les partisans du shogun, son sabre ne connaissant jamais l’échec.

Mais voilà que le tueur de sang-froid rencontre Tomoe une jeune femme mystérieuse. Ignorant tout se son passé, le jeune Battosaï, âme d’adolescent dans un corps d’adulte se laisse séduire. Il décide de déposer sa lame, d’abandonner son chemin de mort et de vivre un amour censé le guérir de ses remords et cauchemar. Mais face à l’implacable vengeance de ses anciens ennemis, Battosaï devra briser ses serments et accepter de porter les stigmates de son renoncement.

Rôle inversé

Les films précédents (notamment le quatrième) ont largement levé le voile sur les deux secrets entourant Kenshin : sa lame inversée, sa blessure. Dès le 1er volet, les longs métrages ont disséminé les éléments révélant le secret. Kenshin, lors de sa vie de tueur a assassiné un jeune fonctionnaire la veille de son mariage. Sans le savoir il est par la suite tombé amoureux de la veuve avec qui il a vécu une vie heureuse jusqu’à ce que la vérité lui soit dévoilée. La femme était en mission commandée pour le séduire, l’affaiblir puis le livrer à ses ennemis. Dans un ultime sursaut, Kenshin vainc ses ennemis mais sa compagne meurt. Dévasté de chagrin il accepter qu’elle marque son visage d’une croix et lui promet de ne plus tuer une fois l’empereur restauré. Dès lors se posait la question de ce que pourrait raconter ce dernier film de nouveau.

Et c’est toute la surprise de cet opus que d’admirer le merveilleux travail d’écriture des scénaristes. Le film nous propose en effet trois arc narratifs. Le premier dans une inversion des rôles bien vues nous présent un Kenshin en agent du gouvernement n’étant plus obligé de se traquer. C’est lui au contraire qui poursuit ses ennemis dont le futur agent de police des films ultérieurs. Tous les protagonistes (le ninja par exemple) interviennent et voient leur origine très bien présentée. Les scénaristes/réalisateurs permettent aussi au public non japonais de plonger dans une période trouble du Japon où les deux camps agissent au nom du bon droit et découvrent d’anciens ennemis devenus des amis. Astucieusement le réalisateur glisse quelques réflexions sur la gestion de l’Après-Guerre, le recyclage d’anciens criminels.

Un amour impossible

Le second arc narratif se centre sur Kenshin. Plus que dans les autres films, nous découvrons l’enfant qui a grandi trop tôt et qui s’est jeté dans une guerre qui le dépasse. Au nom des meilleures intentions du monde, il ôte des dizaines de vies sans savoir si réellement elles appartenaient à des hommes mauvais. Derrière le combattant invincible se relève une âme torturée par le souvenir des morts, surtout celui de cet homme qui ne voulait pas mourir sans avoir revu sa femme. Cet arc narratif plonge dans les tourments existentiels sans oser tomber dans une noirceur totale.

Car un troisième arc vient tout contrebalancer : celui de Tomoe et de son amour contre-nature. Contrainte de tomber amoureuse de l’assassin de son fiancé, la jeune femme est attendrie par ce tueur au visage d’enfant. Perdue entre sa mission et son cœur, elle finit par ne plus savoir vers camp balancer. Elle ment à son défunt fiancé, elle ment à son amour décent, elle ment à ses maîtres. Digne des meilleurs tragédies grecques son destin ne peut qu’être dramatique. Et le réalisateur parvient à rendre captivant ce que l’on croyait savoir : la damnation du couple maudit, le deuil à venir de Kenshin.

Entre contemplation et énergie

Keishi Ōtomo trouve dans sa réalisation un équilibre magnifique entre les deux tonalités de son histoire. En effet son film adopte d’un côté un rythme lent (proche du début du premier volet) s’appuyant sur l’esthétique hivernale et une lumière oppressante. Comme dans un théâtre, le film se referme sur les deux amoureux dont la passion semble se consumer au rythme de l’avancée des saisons. Le film ose s’attarder sur leur doute, leur émoi et pose une ambiance douce, pesante. Et d’un autre côté, le film explose sous les éclats de violence portée par des combats de sabre à nouveau incroyable. La rapidité de Kenshin, la maestria des duels, emportent le spectateur qui reste admiratifs devant l’énergie, la créativité que déploie le réalisateur au bout de cinq films. Son style est là mais chaque combat apporte sa dose de nouveauté.

Il faut ici saluer l’excellente interprétation des acteur qui ne s’est pas démentie depuis le premier film. Magnifiquement dirigés, ils arrivent à donner vie à ces personnages en restant à la fois fidèles un manga tout en insufflant cette dose de réalisme. Physiquement les acteurs masculins en imposent dans chacun des combats. Tandis que Takeru Sato incarne à merveille un Kenshin tantôt écrasé par la culpabilité et l’innocence, tantôt combattant froid et implacable. Il faut surtout soulever la performance de Kasumi Arimura en Tomoe. Sublime de fragilité, de beauté, d’honneur, de grâce, son personnage irradie chaque seconde d’image. Elle retranscrit toute la cruauté de son destin tout en donnant du sens au serment de Kenshin.

Au terme de cet ultime volet, le constat est sans appel. Kenshin est une saga unique dont la qualité n’a jamais baissé. Fusion entre le film de sabre et l’adaptation de manga, cette pentalogie a tout osé (une trilogie, une suite 6 ans après le troisième volet, un préquel comme épilogue) et tout réussi. Une leçon de production et de réalisation à méditer.


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