La star et le dictateur
C'est une histoire digne d'un film d'espionnage et pourtant c'est une histoire vraie, un drame vécue par l’actrice sud-coréenne Choi Eun-hee. Ayant attiré l'attention de Kim Jong-Il, le dictateur de Corée du Nord et cinéphile, elle sera enlevée, forcée de jouer dans une production nord-coréenne avant de s'évader. Un histoire rocambolesque sur fond de guerre et de tyrannie.
Une star du cinéma sud-coréen
Née
le 20 novembre 1926 à Gwangju, Choi Eun-hee devient dans les années
1950 l’une des figures majeures du cinéma sud-coréen. Elle
collabore notamment avec le réalisateur Shin Sang-ok, qu’elle
épouse. Le couple domine alors l’industrie cinématographique du
pays. Leur société de production réalise de nombreux succès
populaires et contribue à structurer un cinéma sud-coréen encore
jeune.
Dans les années 1960, Choi Eun-hee est l’une des
actrices les plus connues du pays. Puis les choses commencent à
se compliquer : tensions politiques en Corée du Sud, difficultés
financières, séparation du couple. Le pays se relève difficilement de la guerre, les tensions avec le Nord sont vives, le pays est pauvre. Et c’est à ce moment précis qu’un
admirateur inattendu entre dans l’histoire.
Le cinéphile qui venait du Nord
Au nord de la péninsule coréenne, Kim Jong-il nourrit une passion obsessionnelle pour le cinéma. Il possède, selon plusieurs témoignages, plus de 15 000 films dans sa collection personnelle et rêve de faire du cinéma nord-coréen une puissance culturelle capable de rivaliser avec Hollywood.
Malheureusement pour lui, les résultats sont… disons modestes. Pour résoudre ce problème artistique, Kim Jong-il imagine une solution assez simple : importer du talent. Mais pas par contrat. Le 14 janvier 1978, Choi Eun-hee se rend à Hong Kong pour discuter d’un projet de film. Sur place, elle est approchée par des individus qui prétendent vouloir financer un nouveau studio.
Peu après la rencontre, elle disparaît. Elle a en réalité été kidnappée et transportée en Corée du Nord. Une pratique habituelle dans ce pays (voir ci
notre article sur les enlèvements de Japonais et Japonaises). Six mois plus tard, son ex-mari et réalisateur Shin Sang-ok part à sa recherche à Hong Kong.Mauvaise idée. Le 22 juillet 1978, il est lui aussi enlevé par des agents nord-coréens et transféré à Pyongyang. Kim Jong-il vient de recruter, à sa manière, les deux talents qui manquaient à son industrie cinématographique.
A la poursuite du diamant rouge
Les premières années sont difficiles. Shin Sang-ok tente de s’échapper plusieurs fois et passe plusieurs années en prison. Choi Eun-hee, elle, est traitée de façon relativement plus favorable. Elle rencontre même Kim Jong-il à plusieurs reprises. Le dirigeant nord-coréen leur explique clairement son projet : il veut réformer le cinéma nord-coréen et produire des films capables d’impressionner le monde.
À partir de 1983, le couple est officiellement réuni et mis au travail. Pendant environ trois ans, ils réalisent plusieurs films pour le régime nord-coréen, dont le plus célèbre reste Pulgasari (1985), une sorte de version nord-coréenne de Godzilla. Oui : un film de monstre géant produit par une dictature communiste avec une équipe kidnappée. Du grand Art..
Mission évasion
Au milieu des années 1980, le contexte change en Corée. Le Sud rattrape son retard sur le Nord et s'apprête à mettre fin à la dictature. Au Nord, la situation reste toujours aussi tendue alors que le communisme vit ses dernières heures. Pour le couple, il est temps de s'enfuir et l'occasion se présent enfin.
Le 13 mars 1986, alors qu’ils se trouvent à Vienne, ils parviennent à semer leurs gardes nord-coréens et se réfugient à l’ambassade des États-Unis. Leur fuite marque la fin de l’un des épisodes les plus improbables de l’histoire culturelle de la guerre froide. Après leur évasion, le couple s’installe aux États-Unis et raconte publiquement leur histoire. Les enregistrements secrets qu’ils avaient réalisés pendant leurs conversations avec Kim Jong-il confirment leur version.
Le dirigeant nord-coréen reconnaissait lui-même avoir organisé leur enlèvement. Ce qui donne à cette affaire un statut unique : probablement le seul cas documenté où un chef d’État a kidnappé des cinéastes pour améliorer la qualité de son cinéma national. Anecdote intéressante, la série Thirty Rock a fait référence à cet événement en imaginant l'enlèvement d'une journaliste étatsuniennes par la Corée du Nord.
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