A redécouvrir

Josiah Harlan : l’homme qui inspira Kipling

 Un Américain devenu prince indien



Connaissez-vous cette remarquable nouvelle/ roman court de Rudyard Kipling L’homme qui voulut être roi adapté en 1975 au cinéma par John Huston avec Sean Connery et Michael Caine dans les rôles titre ? Cette histoire, fictive au premier abord, raconte comment deux anciens soldats de l’armée britannique des Indes s’aventurent dans une région inexplorée de l’actuel Afghanistan et caressent le rêve d’en devenir les souverain. Pourtant cette formidable et tragique épopée s’inspire d’une histoire vraie, celle d’un Américain, Josiah Harlan  qui devint le bras droit du maharaja Ranjit Singh et avant de s’imaginer en unificateur des tribus afghanes.

Itinéraire d’un Quaker presque ordinaire

Né en 1799 à Newlin Township, en Pennsylvanie, Josiah Harlan grandit dans une famille Quaker stricte. Très jeune, il montre une vive intelligence et une grande curiosité pour les cultures étrangères. Son intérêt pour l’Orient prend racine dans les lectures d’enfance, notamment les récits d’Alexandre le Grand (qui est aussi cité dans le roman de Kipling). 

À 20 ans, après une déception amoureuse, Harlan quitte les États-Unis et embarque pour l’Inde britannique comme simple médecin de bord, bien qu’il n’ait aucune formation médicale sérieuse. Ce voyage marque le début d’une vie consacrée à l’Asie, à l’intrigue politique, et à l’exploration de territoires interdits aux Européens.

Un homme aux multiples ressources

Arrivé à Calcutta vers 1823, Harlan délaisse rapidement les affaires médicales pour se tourner vers la politique et la guerre. L’Inde britannique était alors un théâtre d’alliances fragiles entre l’Empire britannique, les royaumes locaux, les Marathes, les Sikhs, et les puissances montantes d’Asie centrale. Le Grand Jeu, l’opposition entre les Britanniques et les Russes débutent avec son lot de disputes, de renversement d’alliances et de déstabilisation. Dans ce contexte instable,  un homme aussi audacieux qu’Harlan va trouver à s’employer.

Il offre ses services comme médecin et conseiller militaire à diverses cours indiennes et afghanes, se construisant une réputation d’homme érudit, cultivé et charismatique. Il maîtrise plusieurs langues, dont le persan et l’ourdou, et adopte les codes culturels locaux. En 1827, il rejoint la cour du maharaja Ranjit Singh, le célèbre "Lion du Pendjab", à Lahore. Harlan devient rapidement un proche conseiller du maharaja, jouant un rôle diplomatique et militaire crucial dans les relations entre le Pendjab et les États voisins. Le médecin devient mercenaire au talent réel. 

Se bâtir un royaume

Face à l’appétit des britanniques installées au Pakistan et en Inde, Harlan vise grand : unir les tribus afghanes. Un défi qui n’a réellement jamais été réalisé ou très ponctuellement.  En 1838, il pénètre dans la région du Ghor, zone montagneuse, difficilement accessible et occupée par des tribus farouches et difficiles à soumettre. Or il parvient  à conclure une alliance avec le chef local Yar Mohammad Khan, et obtient de lui le titre de prince du Ghor, à condition d’apporter son aide militaire et administrative.

Comme dans le roman de Kipling, il commence à organiser un micro-état inspiré de la gouvernance occidentale. Il construit une proto-administration, réforme la justice et organise un embryon d’armée moderne.  Mais très vite il se heurte à deux difficultés. D’abord ses réformes passent mal. La fidélité des tribus est relative et les trahisons se multiplient. Ensuite  il heurte de front des traditions millénaires ancrées dans les mentalités. Enfin les britanniques avancent dans la région fortes d’une nette supériorité militaire et pouvant facilement retourner certaines tribus. En 1841 sa principauté s’effondre mais à la différence du héros devenu roi de Kipling, il survit.

Une fin dans l’anonymat

 De  retour aux E.U.A après un passage par la Russie, il tente de convaincre le gouvernement de son pays de s’intéresser aux affaires d’Asie Centrale, en pure perte. Il tente ensuite de convaincre l’armée américaine d’importer des chameaux afghans dont la résistance serait utile dans la conquête de l’Ouest. C’est un échec, l’U.S Army préfère en acheter en Afrique avant d’abandonner l’idée lorsqu’elle découvre la très bonne résistance des chevaux et des mulets.  . De ses aventures, il tire des mémoires qu’il publie en 1842 sous le titre A Memoir of India and Afghanistan - With observations on the present status critique and future prospects of these Countries. L’ouvrage, très critique envers la Grande Bretagne suscite de vives réactions  britanniques qui tentent de le discréditer. Il ne rencontre pas le succès éditorial escompté.



Opposant acharné à l’esclavage, il s’engage, en 1861, dans l’armée de l’union pendant la guerre civile Il lève un régiment, le 11th régiment de cavalerie de Pennsylvanie dont il est colonel. Son commandement lui vaut de sévère critique et un passage devant la cour martial. Âgé, malade, il doit quitter son commandement en 1862. Il finit comme médecin à San Francisco où il meurt de la tuberculose en 1871. Enterrée au cimetière de Laurel Hill, sa dépouille fut déplacée dans un lieu aujourd’hui inconnu.

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