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Outrage

Outrage de Kitano, critique

Lutte, corruption, pouvoir. Plusieurs clans de yakuzas se disputent des territoires. Petits et grands caïds montent des coups et grignotent la part des autres avec la "bienveillance" ("malveillance") du Grand Parrain. Dans ce jeu de dupes et d'honneur, Otomo (joué par Kitano) vieux yakuza de l'ancienne génération tente de nager parmi les requins alors que son monde s'effondre et que les faux semblants s'envolent.




Quand Kitano revient à son genre de prédilection, cela donne un film dur, fort, désenchanté. Outrage c'est un film de yakuza mais c'est aussi autre chose. Après une pause dans ce style, le réalisateur revient fort d'une nouvelle vision. Son film poursuit la déconstruction du mythe du yakusa et de son code d'honneur, désarticule la figure du malfrat honorable, plonge dans les tréfonds sordides de leur âme. Il va aussi plus loin dans l'immersion dans cet univers où l'humanité n'existe plus face à l'appât du gain, où les yakusas agissent comme une meute de loups enragés tapis derrière un paravent. A ce titre la scène d'ouverture est prodigieuse. Une file de voitures noires garées devant une propriété ancienne et imposante. Des hommes de mains et des chauffeurs attendent en ordre. A l'intérieur leurs patrons font la fête, se tapent dans le dos et multiplient les marques de respect et d'amitié. Mais les couteaux s'aiguisent et la toile se déchire très vite. Dès lors Otomo se retrouve plonger dans un jeu où les parcours, les enjeux s'entrecroisent. Homme de main fidèle il assiste au démantèlement de son code de vie. Se trancher une phalange, prêter serment. Rien ne résiste à la folle course de pouvoir. Tuer ou être tué. Telle est l'unique règle pour ses hommes de main à qui l'on confie la sale besogne. Au sein de la pieuvre mafieuse, Otomo n'est que le chef d'un petit clan, aujourd'hui respecté, demain sacrifié sur l'autel du pouvoir. Un simulacre de disputer débouche sur une guerre des clans dont les buts se révèlent très obscurs mais dont les victimes s'accumulent. On meurt beaucoup, sauvagement, froidement. Personne n'est à l'abri et même la soumission n'est plus un gage de survie. Quant aux faibles (prostituées, hommes de main), ils sont irrémédiablement écrasés. Kitano peint au vitriol les structures internes de la mafia faites d'humiliation, de fausse moralité. Kitano s'intéresse surtout à décrire ce "cancer" représenté par les mafias. Tout le passage sur le casino clandestin installé dans une ambassade africaine est terrifiant. Rien ne semble arrêté l'audace des yakusas ni leur cruauté. Leur ramification s'étend jusqu'au sphère même de la police (formidable scène de l'interrogatoire). Que le monde change, les yakusas s'adaptent encore plus secrets, mystérieux et implacables.

Discours dense, dur, violent, le propos d'Outrage est une entreprise de destruction. Que reste-t-il du code d'honneur ? un folklore (tatouages, doigt coupé). Pour le reste cet univers est sombre. A ce titre le personnage du grand Parrain est glaçant à mi-chemin entre la figure du dictateur parano et du grand père fatigué. Accroché au pouvoir tout le monde est ciblé et les têtes tombent les unes après les autres. Que veut-il ? difficile à dire mais les morts d'accumulent pour la simple satisfaction de ces buts. Spectacle nihiliste, Outrage bénéficie de la maîtrise technique de Kitano. Les plans sont simples, froids, clinique. Le jeu du champs/contre champs opère totalement. Kitano film finalement peu de morts en direct ( la décapitation, la grenade) car il s'attache à l'après : les morts, le chaos. Et lui-même dans la pose d'Otomo incarne particulièrement l'homme de main perdu au centre d'une tempête qui le dépasse. Le film prend d'ailleurs des accents de film de samouraïs avec ces pratiques mafieuse d'éliminer le chef de clan mais aussi ses hommes.

Pour son retour au genre qui l'a rendu célébre, Kitano frappe fort. Ambitieux, glaçant, Outrage enterre l'imagerie nostalgique des yakusas.

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