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le brutalisme en architecture : mise au point

Courant majeur de l'architecture de la deuxième moitié du XXè siècle, le style brutaliste n'a cessé de déchaîner les passions et les controverses. Accusé d'être l'esthétique du laid, d'être  l'art du béton lourd, de n'avoir aucune considération esthétique, de privilégier l'intellect à l'émotionnel, ce courant a inspiré toute une génération d'architectes. Très en vogue dans les années 1950-1970, le style a perdu de sa vigueur même si de prestigieux architecture comme Tadao Ando ou  Jacques Herzog  restent encore très marqué par ces préceptes.

Cité Radieuse, Marseille
L'origine du terme mérite déjà une précision. Si ce sont des architectes anglo saxons, Alison et Peter Smithson qui popularisèrent l'expression New Brutalism, l'étymologie du mot est à rechercher dans le français brut, béton Brut. C'est en  effet Le Corbursier qui est à l'origine du mouvement dans sa volonté de laisser la forme brute du matériau transparaître sans modification. L'architecte suisse écrit en 1923 dans Vers une architecture:  " L'architecture, c'est, avec des matériaux bruts, établir des rapports émouvants". Ceci définit le premier axe  du style brutaliste : la primauté donnée  à la matière, une rupture avec le formalisme classique et avec la volonté de rechercher l'harmonie. L'idée est d'utiliser le béton, l'acier voire le verre non pour leur plasticité mais pour leur rugosité. Sculpter la surface du béton permet de créer le béton architectonique destiné à rester apparent en en" humanisant " l'aspect. C'est le retour à l'architecture des origines sans artifices.

Ce courant est animé également par la volonté de construire vite et à moindre coût. La branche anglo-saxonne brutaliste  oppose ainsi une belle matérialité aux vertus économiques aux principes formels de la recherche du beau dispendieux, académique et inutile. De cette confrontation vient le glissement dans la compréhension du mouvement de brut à  brutalité : les constructions découlant de cette style sont marquées par un quasi dédain pour l'harmonie paysagère, recherchant l'efficacité, la rapidité. Derrière cette posture iconoclaste se lit une adéquation avec les contraintes du moment.  Lors d'un entretien avec Georges Charensol en 1962, Le Corbusier déclare : "J'ai eu l'occasion de faire, d'employer enfin le béton. Par la pauvreté des budgets que j'avais, j'avais pas un sou, et c'est aux Indes surtout que j'ai fait ces premières expériences. J'ai fait du béton brut et à Marseille je l'avais fait également de 47 à 52, du béton brut, ça a révolutionné les uns et j'ai fait naître un romantisme nouveau, c'est le romantisme du mal foutu". La croissance urbaine exponentielle liée à l'industrialisation et à l'exode rural, l'explosion démographique, la massification scolaire, des loisirs et l'ampleur des destructions en Europe offrent à ces architectes une audience importante. Le brutalisme essaye de prendre en compte une société de production de masse et d'arracher une rugueuse poésie des forces confuses et puissantes qui sont à l'oeuvre. 

Maison Joul
La posture esthétique découle dès lors de cette recherche de construction rapide et efficace. Les bâtiments  sont à la fois massifs (cubes, modules, plateaux ouverts) et simples. La Cité Idéale est le symbole de ce paradigme. Des bâtiments individuels, conçus dans leur ensemble selon des critères classiques, aussi bien techniques qu'esthétiques, nous sommes passés à l'examen du problèmes d'ensemble lié aux groupements humains et à leurs relations au bâtiment et à la communauté. Avec cet examen, s'est fait jour une nouvelle attitude et une esthétique non-classique. Lisibilité du plan, exposition des structures, mise en valeur des matériaux bruts. En outre les architectes brutalistes trouvent leur inspiration non pas dans les styles du passé mais dans l'habitat vernaculaire. A propos de la Maison Jaoul de Le Corbusier, on observe que "Ces maisons ont été construites avec des échelles, des marteaux et des clous, et, à l'exception du verre, aucun matériau synthétique n'est employé. Techniquement, il n'y a aucun progrès par rapport à une construction médiévale». "Une architecture qui semble familière, que vous n'êtes pas obligés de regarder, qui est quasiment normale - mais qui, en même temps, a une autre dimension, une dimension de nouveauté, de quelque chose d'inattendu, d'intrigant et même de perturbant" déclare Jacques Herzog.  Un grand écart esthétique et intellectuel : une simplicité des formes au service d'une utopie architecturale. Enfin dès son origine le brutalisme recherche à choquer. Cette démarche est extrêmement proche  du mouvement déconstructiviste (prendre place en opposition, en contrepartie, en remplacement), de la pensée fonctionnaliste  et est une réaction aux utopies architecturales socialisantes du XIXè siècle. De là viennent les expériences les plus provocatrices qui ont fini par résumé, caricaturé l'ensemble de la démarche.
 
palais de justice, Lille
Aujourd'hui que reste-t-il du courant ? D'abord un rejet.  En effet de l'ensemble de la démarche a été retenu l'usage du béton et nombre de constructions ont été ainsi rattachés au brutalisme à tort comme les grands ensembles ou  des ouvrages post-modernes voir expressionnistes. La bétonnisation des villes est en réalité une trahison, un incompréhension du mouvement.  Rejet aussi parce que l'expérience de société utopique qui sous tendait la démarche, la création de quartiers, d'habitats fonctionnels ont échoué et condamné ainsi les a priori esthétiques. Notons aussi que le projet par sa recherche du choc a très vite vieilli  comme le montre les constructions brutaliste en ex URSS. Il convient aussi de remarquer que la rupture avec l'harmonie est entrée en collision avec les principes de l'architecture paysagère : ainsi le brutalisme n'a été applicable et efficace que dans le cadre de nouveaux quartiers au coeur de quartier historique (tribunal de Lille, CPAM à Niort), la construction d'immeuble de ce style a conduit à des catastrophes architecturales autant que paysagère. Nous observons ainsi dans de nombreuses villes l'abandon, la démolition, la transformation de certaines de ces constructions. Enfin avec les nouvelles normes dites durables, le style a perdu de son sens. S'il y a un héritage ce n'est donc pas par la
Musée de la littérature de Himeji par Ando Tadao.
posture esthétique qui a très vite montré ces limites mais plutôt par ce retour à la matière brute, cette critique de l'artifice technique la remise en cause des présupposés esthétiques et la mission sociale donnée au travail de l'architecte. L'oeuvre d'Andao Tadao ou même dans une moindre mesure celle de  Shigeru Ban peuvent se lire comme une application apaisée du paradigme brutaliste.

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